Le Rognard et l'Enfant - Interview scénariste.

“Le Renard et l’Enfant” est sorti en France le 12 décembre dernier.
Le film a reçu un bon accueil tant critique que public. Le démarrage en salles (env. 700 copies) est prometteur.

Q : Comment es-tu arrivé sur ce film ?
Janvier 2006, les producteurs de Bonne Pioche m'ont contacté et ont organisé une rencontre entre Luc et moi. Luc m'a exposé son projet et on a discuté pour voir comment je réagissais. On a été rapidement sur la même longueur d'onde, quelques jours après on s'était mis au travail. 

 Q : Comment s'est passé le développement du script ?
Habituellement, l'écriture d'un film est une phase plutôt tranquille. On a le temps de prendre son temps pour faire arriver le script à maturité. Sur le "Renard et l'Enfant" , il fallait que le script soit prêt au printemps pour des impératifs de tournage et de naissances des bébés renardeaux, sinon il fallait attendre un an. C'était donc une ambiance très particulière puisque la préparation avançait parallèlement à l'écriture du film. Nous avons terminé le script sur le décor du tournage. Je garde un souvenir ému de Pascal Roussel, le directeur de production et VIncent Steiger, le 1er Assistant de Luc, qui s'arrachaient les cheveux en me voyant livrer chaque soir une nouvelle version du script comme le journal du jour avec son lot de nouveautés. Quoi de neuf aujourd'hui ? Un ours, des loups, une famille de hérissons à trouver ? C'est assez rare et extraordinaire d'avoir pu ressentir la fièvre qui monte à l'approche du tournage en même temps que l'écriture et de partager la vie de l'équipe de tournage. 

Q :  Comment as-tu travaillé avec Luc Jacquet ?
 Je dirais que l'écriture a été la parfaite métaphore du sujet. Luc et moi étions deux personnes qui ne se connaissaient pas et qui venaient de deux univers différents. Luc, biologiste de formation, réalisateur de documentaire, grand voyageur, homme d'extérieur bravant toutes les intempéries et moi scénariste de fiction, homme d'intérieur rivé à mon ordi et attrapant le moindre rhume dès que je mets le nez dehors ! Ce scénario est donc le résultat de notre apprivoisement mutuel. Nous avons travaillé ensemble pendant tout le processus de scénarisation. Nos écritures sont donc étroitement mêlées. Ma mission était d'aider Luc à transformer un simple souvenir à forte charge émotionnelle, sa rencontre avec un renard quand il était enfant, en un conte qui doit avoir une portée universelle, la rencontre d'un renard et d'un enfant. C'est-à-dire élaborer la structure dramatique qui va transformer une histoire originale auto-biographique en un scénario de fiction. 

Q :  Qu'est-ce qui t'a donné envie de travailler sur ce projet ?
Le défi scénaristique. 

Q : C'est-à-dire...
 Le défi scénaristique, c'était d'avoir à écrire un scénario avec seulement deux personnages, dont l'un des deux est un animal ! Il n'y avait donc pas moyen de se cacher derrière des dialogues faciles. Une vraie épreuve de vérité pour un scénariste. Il fallait que chaque scène soit travaillée, ciselée dans le moindre détail, qu'elle ait un sens, un contenu émotionnel sinon on sentait tout de suite qu'on s'ennuyait et on ne la gardait pas. 

Q : Le renard est un personnage à part entière.
 Oui, il est un personnage à part entière en tant que Renard. Les animaux sont souvent utilisés dans les contes pour incarner un caractère humain ou une fonction. Pour notre renard, ce n'est pas le cas. Luc ne voulait surtout pas d'anthropomorphisme. Et à aucun moment, il n'a voulu céder à la tentation quand on se trouvait parfois dans des impasses sur des scènes. Au début, c'était un peu bloquant, chaque idée était écartée : non, un renard ne ferait pas ça. J'avais l'impression que ce renard ne pouvait rien faire ! Et puis peu à peu, j'ai fini par comprendre ce qu'était un renard et le personnage s'est mis à exister. 

Q : On a du mal à imaginer que tout ce qu'on voit à l'écran était écrit.
 Et pourtant, ça l'est... Bien sûr, il y a toujours une part d'incertitude sur un tournage avec des animaux, mais le renard a vraiment bien tenu son rôle. Quand nous relisions une scène dont nous étions satisfaits, Luc se prenait parfois la tête à deux mains en s'exclamant, "mais comment je vais faire tourner cette scène à un renard !" Il appelait alors Pascal Tréguy, le responsable animalier et il lui racontait la scène. Tu penses que tes renards peuvent faire ça ? Pascal disait (presque !) toujours oui. C'était très stimulant, on mettait chaque fois la barre un peu plus haut pour le renard. Il y a des choses que nous avions écrites que l'on pensait faciles pour le renard et qui ont demandé beaucoup de patience et beaucoup de prises... et puis d'autres qu'on a écrites en se disant que le renard ne le ferait jamais et qu'il a réussi à la première prise ! Le plus merveilleux, c'est quand on a la rencontre magique de l'écrit et de l'inattendu du plateau comme la scène où Bertille tend une cuisse de poulet accrochée à un bobinot pour approcher le renard. C'est un renard sauvage qui est venu jouer la scène ! La preuve que notre scène était juste. 

Berthille Q : On a l'impression d'une grande simplicité dans le film, tout coule naturellement.
 Les choses qui ont l'air simples cachent souvent un travail complexe. Oui, l'écriture a été un grand travail de précision pour que tout ait l'air naturel et aille de soi. Pour moi, le travail du scénariste est le même que celui du magicien. Il doit subjuguer le spectateur sans que celui-ci voie les ficelles de l'histoire ! 

 Q : Simplicité ne veut pas dire superficialité.
Non, effectivement. C'est un film qui peut se "lire" de différentes façons. Je vois toujours un scénario comme une sculpture. Il faut tourner autour pour le voir sous un autre angle, une autre lumière. C’est toujours la même histoire, mais enrichie d'une autre facette. Le renard et l'enfant, c'est une histoire d'apprivoisement, c'est aussi une histoire d'amour avec un coup de foudre, une approche, une rencontre, ou encore un voyage initiatique, à chaque nouvelle version, je me déplace autour du script pour l'enrichir. C'est comme ça que j'aime travailler. 

Q : On ne voit pas les parents de la petite fille dans le film, c'est un sacré parti pris ?
Oui. C'est un vrai choix que nous avons fait dès le début de l'écriture. C'est une histoire entre une petite fille et un renard. Il n'y avait pas de place pour les parents à l'image. Il fallait donc aller au bout de cette logique. Sinon on perdait notre sujet. Il y a eu un consensus entre les producteurs, Luc et moi là-dessus ce qui nous a permis d'avancer dans cette voie sans hésitation. Je trouve néanmoins qu'ils ne sont pas absents, on les sent toujours pas très loin... 

 Q : La nature est presque le troisième personnage du film.
 C'est la grande force de Luc que de savoir nous restituer la Nature sur un écran. Peu de réalisateurs savent le faire, à part un Terrence Malick ou un Miyazaki dans un autre genre. Avec Luc, le décor n'est pas plaqué au fond de l'image, il est là tout autour de vous, il est tactile. Vous pouvez le toucher, le sentir, l'entendre. Luc voulait d'une part que l'on ressente et que l'on vive cette phase contemplative pour s'immerger dans la Nature et aussi, il tenait à ce que l'on partage la dure vie du renard en Hiver. C'était la partie la plus délicate du script à gérer. C'est là, je pense que notre complémentarité a été bénéfique pour le film. L'un disait : regarde comme c'est beau, l'autre lui répondait : c'est super beau, mais on a un renard à trouver et à apprivoiser ! 

 Q : On ne s'attend pas à un final... si dur... surtout en sachant que l'on est dans un film type famille et enfants.
 Cela montre que ce n'est pas un film marketé, calibré. C'est un film sincère jusqu'au bout. 100 % bio, comme dit Luc. Avec une fin mièvre, consensuelle, nous serions passés à côté du message du film : aimer, ce n'est pas posséder. Le final est dans l'ordre des choses. 

 Q : Quels sont tes projets ?
 Avec le renard, j'ai travaillé sur le monde animal, maintenant je vais travailler sur l'anima. J'ai envie d'apprivoiser mon ombre. "L'Ombre" est un projet de thriller psychologique fantastique que j'espère réaliser prochainement... Mais c'est une autre histoire !

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